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Mar 23 octobre 2007, 23h06 (GMT+2)

23.XI.07 »

Musique : The Cat Empire - The Cat Empire

Note de l'éditeur: suite à la disparition d'Hervé Saint-Amand, une fouille de ses documents personnels a été entreprise, et nous sommes tombés par hasard sur le feuillet suivant, relatant selon toute évidence son séjour en Italie du 5 au 13 avril 2007. Nous le reproduisons tel quel, fautes de frappe et impertinences incluses.

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Il s'est passé à peu près la même chose que quand je suis allé à Genève au mois de Janvier: j'ai acheté mon billet, j'ai fait ma valise, je suis monté dans le train, j'ai quitté Saarbrücken sans vraiment m'en rendre compte. J'ai commencé à prendre conscience de ce qu'il était en train de se passer quelque chose hors de l'ordinaire quand j'ai vu les Alpes de par en haut.

C'est là que j'ai compris que j'étais parti en vacances.

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Donc je suis parti jeudi matin de Saarbrücken; j'ai fait deux heures de train jusqu'à Francfort, de là 50 minutes d'avion jusqu'à Malpensa, puis deux heures de bus jusqu'à Turin. Si on intercale plusieurs heures d'attente entre chaque étape, ça fait un total de 12 heures. À 22h je suis arrivé à Turin. Alessandra, que je n'avais pas vue depuis Moscou il y a deux ans, m'attendait à la station d'autobus.

On a marché dans le noir jusqu'à chez elle. Alessandra habite avec trois autres filles dans un petit appart aux drôles de proportions. La porte d'entrée est très haute et si étroite qu'il faut se mettre de profil pour passer. Les chambres ne sont pas grandes, mais le hall d'entrée est encore plus grand. Je ne peux pas m'asseoir sur la toilette et fermer la porte des chiottes sans avoir à me contorsionner pour qu'elle ne me cogne pas les genoux. La clé de la porte principale mesure plus d'un demi-pied de long. L'appart est très confortable, je trouve.

Le lendemain matin, Ale doit aller travailler, mais elle prend le temps de m'emmener à la place centrale de Turin. Elle me fout une carte de la ville dans les mains, on se donne rendez-vous en fin d'après-midi, elle part à la course parce qu'elle est en retard et la foule l'absorbe instantanément. Je me retourne, et force m'est de constater que je suis à Turin. Ou en tous cas pas à Saarbrücken, ça c'est sûr.

Je ne sais pas si c'est parce que Saarbrücken et ses cent mille habitants m'ont fait perdre mes habitudes de citadin des grandes villes, ou si c'est Turin en soi qui a un caractère grandiose, mais vraiment je me suis senti comme Crocodile Dundee, ou quelqu'un du genre. La foule partout, les klaxons, les gaz d'échappement, les grands trottoirs, les quêteux, les milliers de voitures, les tramways pris dans les bouchons de circule, les marchands de gogosses sur le trottoir, les pushers qui m'offrent de la dope, le smog, la foule, la foule, j'avais la vague mais forte impression de ne pas pouvoir m'arrêter pour me poser, le sentiment de devoir marcher, marcher sans jamais m'arrêter sinon j'allais me faire écraser ou piétiner.

Il faut dire aussi que les habitudes de rue des Turinois ne faisaient rien pour calmer la chose. À Saarbrücken les piétons ne sont pas aussi disciplinés que les stéréotypes ne voudraient nous le faire croire, mais en général quand c'est rouge on traverse pas. Ici, c'est le cirque le plus n'importequesque que j'ai vu de ma vie, on se crérait a Montréal (mais en pire). Ça traverse absolument n'importe où et n'importe comment, les motos et les scooters ignorent complètement les feux de circulation, les automobilistes se gueulent des insultes par la fenêtre, ça klaxonne à tout bout de champ. Même sur le trottoir j'avais peur de me faire frapper par un char. Bref face au bordel italien j'ai jamais été aussi fier d'être Allemand.

J'ai donc passé toute la journée de vendredi et celle de samedi à simplement marcher sans but dans les rues du centre-ville de Turin. Les trottoirs sont larges, les buildings carrés, les angles droits. La plupart des trottoirs sont couverts. Il y a plusieurs grandes places ouvertes avec une statue au milieu. L'air est très pollué et les façades très sales, que ça soit relié ou non. Le tout donne une impression assez grandiose, tout de même, l'architecture est ancienne (comparée à celle de Montréal, ou les buildings datent du 20e siècle, ou celle de Saarbrücken, ou les buildings datent de l'après-guerre). C'est beau, et pour moi c'est exotique. Et puis, c'est rare que j'aie vraiment la chance de me perdre pour vrai. Dans une ville qu'on connaît, même dans un quartier inexploré, on ne peut pas marcher sans avoir une certaine idée de là où on est et dans quelle direction on va. Ici, c'est l'ignorance totale, et pour une fois ça fait du bien.

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Après ma promenade de samedi après-midi, je suis rentré chez Alessandra, qui avait passé l'après-midi à travailler. Nous avons commencé à planifier d'aller au cinéma après souper, mais ses coloques nous ont proposé de nous joindre à elles pour aller prendre l'apéritif en société, ce que nous avons accepté.

Nous sommes partis vers 20h30, nous n'avions pas encore soupé. Il y avait donc Ale, moi-même, ses deux coloques et le chum de l'une d'elles. On a marché un petit vingt minutes vers le centre sur de grandes rues animées, puis nous avons bifurqué dans une petite rue piétonne, à peine assez large pour une voiture, entre les deux murs jaunes des édifices de six ou sept étages. C'est là que nous avons trouvé le bar où nous allions.

Nous avons dû attendre un peu devant la porte, notre réservation était pour 21h. Nous avons été rejoints par des amis des coloques d'Ale, jusqu'à former un groupe de dix ou douze personnes. On est restés là un moment à jaser, debout en cercle devant la porte. J'avais du mal à me retenir de sourire bêtement, la situation était un peu trop surréelle: sans crier gare je me retrouve dans cette petite rue étroite de Turin, en train de jaser pluie et beau temps en italien avec des Italiens. D'une part, voulez-vous bien me dire comment je me suis retrouvé en Italie, et d'autre part, après deux ans de cours je ne suis certainement pas capable de jaser avec autant d'aise en allemand. Et d'ailleurs, depuis quand je parle italien, moi? Anyway...

Éventuellement on est entrés. L'aperitivo est apparemment un concept à la mode à Turin en ce moment. Le bar était de style branché, avec des tables en inox, des miroirs entourés de fourrure rose sur les murs, de la musique pop pas trop forte et pas mal de jeunes. Dans la salle principale, juste en entrant, une grande table de buffet avec de la bouffe plutôt fancy, dont on se servait dans des petites assiettes en plastique. Notre table était dans une autre petite pièce adjacente, au fond. C'était l'anniversaire d'une des filles de notre groupe, elle a payé la tournée de vin à tout le monde. On a tous payé 3 euros pour la bouffe, et on a passé quelques heures là, à jaser et à faire des aller-retours entre notre table et le buffet, à manger des oeufs durs fourrés, des canapés dans des feuilles d'endive, des aubergines marinées, et toutes sortes d'autres choses que je n'identifiais pas mais que j'engouffrais avec plaisir.

Après ça la plupart des autres sont allés dans un bar, mais Ale et moi sommes rentrés par le chemin des écoliers, qui nous a conduit à un parc où se déroulait une cérémonie religieuse roumaine, en roumain, avec littéralement des milliers de fidèles, en masse sur des petites buttes d'herbe autour des prêtres, chacun tenant une chandelle, dans la nuit. C'était assez pince-moi comme scène, on est restés un bout de temps là à ne rien comprendre.

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Ensuite on est allés passer quatre jour chez les parents d'Alessandra, à Novara. Ale était dans les derniers jours de rédaction de sa thèse de doc (pas le meilleur moment pour visiter, évidemment, mais au moment d'acheter le billet d'avion elle ne savait pas encore que ça allait tomber comme ça) et elle avait besoin d'un peu de réclusion, le temps de peaufiner les derniers détails, alors la grande maison à trois étages, que les parents avaient désertée le temps de vacances dans le sud, était un endroit parfait, d'autant plus qu'il fallait quelqu'un pour nourrir le chat. Donc, pour Novara nous partîmes.

Novara n'est pas très grande. Nous nous sommes promenés une ou deux fois au centre, mais j'ai passé la plupart du temps à la maison, à travailler, comme elle. On peut trouver ça drôle de passer son temps à programmer quand on va visiter l'Italie, mais, vraiment, c'était une occasion rêvée de travailler en paix sur les multiples projets en retard que j'avais, et côté inspiration j'avais tout ce qu'il fallait autour, donc je considère que j'ai utilisé à plein l'occasion. Ale m'a installé dans le grenier, qui était frais et ombragé, alors qu'on cuisait dehors (enfin, ma couenne de Canayen cuisait dehors). Au-dessus de ma tête il y avait une lucarne, et quand j'avais besoin de réfléchir à un problème quelques instants je montais sur ma chaise, passais la tête dehors et je voyais ceci:

Un soir, on est sortis avec des vieux amis d'Ale qu'elle n'avait pas vus depuis longtemps. On est allés prendre un verre dans un bar. À les écouter parler, j'ai encore une fois remarqué à quel point, dans une conversation normale, on finit par mentionner souvent sa ville et son pays. Si j'écoute par exemple des Roumains parler une soirée de temps, il me semble que je vais probablement entendre le mot "Romania" (le seul mot que je comprendrais) une demi-douzaine de fois. C'est probablement justement le fait que c'est toujours un mot facile a identifier parmi le magma des mots inconnus qui donne cette impression. Mais toujours est-il que c'est frappant. Essayez, pour voir: combien de fois entendez-vous les mots "Montréal" ou "Québec" au cours d'une soirée de bar? C'est difficile de porter attention à des choses comme ça, mais c'est probablement plus souvent que vous n'auriez pensé.

J'ai continué à pratiquer mon italien, et à rire stupidement simplement parce que j'en revenais pas d'être en Italie en train de jaser italien avec des Italiens. Quand je suis allé à Moscou, c'était après des années de rêver à la Russie et au moins cinq cours de russe. Il y avait un but, une procédure, un parcours, c'était un objectif que je m'étais donné et avais atteint. Là, assis dans un bar à Novara, ça semblait presque grotesque.

Bien sûr, je dis que je "parle italien", mais il s'agit plutôt d'avoir le tour pour inventer des mots que les autres comprennent, et pour deviner le sens de ceux qu'on entend. Et ça peut mener à des malentendus, comme quand Ale m'a dit après la soirée que le mec assis en face de moi était son ancien "fidanzato". Par mon processus de tradu-déduction, j'ai compris ancien fiancé, et je me suis exclamé, wow, t'as déjà eu un fidanzato, tu m'avais jamais dit ça! Elle me regarde d'un drôle d'air, mi-interloquée, mi-insultée, euh, tu pensais quoi, que j'étais une sainte qui attend le mariage? Bin, non, réponds-je, soupçonnant l'embarras poignant à l'horizon, mais, chais pas, un fidanzato, c'est, euh, tsé... Elle est aussi confuse que moi: c'est quoi? Je commence à m'embourber: bin, euh, c'est rare, de nos jours, tsé... Et évidemment on finit tous les deux par comprendre que "fidanzato" ne veut pas dire "fiancé", tel que je l'avais cru, mais bien simplement "chum", et que donc ma question de départ se traduisait en fait par "wow! t'as déjà eu un chum? ayoye, j'en reviens pas!". Enfin, passons.

Pour vous donner une idée de combien je suis perdu dans les langues, sur la bibliothèque de la mère d'Alessandra j'ai vu un livre qui s'appelait "Los Angeles" et je me suis dit, "tiens, ils ont un livre en espagnol". Je pense que je suis rendu tellement habitué de me concentrer pour comprendre ce qui est dit que je ne serai plus jamais capable de comprendre quelque chose intuitivement du premier coup. J'ai l'impression de tendre de plus en plus vers une espèce de langue universelle que je serais le seul à comprendre... Je suis probablement simplement un peu fatigué.

Un autre soir on est allés marcher en fin de journée dans les mini rues piétonnes du centre de Novara. C'était plein de badauds qui déambulaient les mains dans le dos, encore une fois ça faisait gentille carte postale, je me suis demandé si c'était toujours comme ça. Évidemment, moi je m'exclamais "ah! merveille du monde, trésor caché, petite ville ancienne du coeur de l'Europe, témoin du passé", et tout ce genre de mièvreries qu'un touriste a toujours en réserve, et elle qui marchait à côté de moi baissait la tête et fumait nerveusement en grommelant, "maudite ville plate pleine de crottés pas d'avenir où j'ai passé mon adolescence", ou quelque chose comme ça (bon, j'exagère et j'invente pour l'effet dramatique, mais ça vaut bien ça).

Le dernier jour, je suis allé me promener un après-midi à Milan. Je suis sorti du métro près d'une grande cathédrale au centre-ville, j'ai vu des hordes de touristes, j'ai fui le plus loin possible, et j'ai marché en zig-zag dans la ville pendant plusieurs heures sans regarder la carte. C'était assez cool d'essayer de me retrouver après, j'avais aucune, aucune idée de là où j'étais. Milan était pas mal belle, pour le peu de temps que je suis resté avec.

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Après on est rentrés à Turin, mais Ale partait pour le Bélarus, donc je suis resté seul à Turin pour deux jours. J'ai continué à marcher tout partout.

Un truc que j'aimais bien c'est leur approche à la question café: des espressos de genre 10ml, qui coûtent 85 sous. Même pas une gorgée. Pas besoin de s'asseoir, on entre, commande, gloup, paie et sort. Un jour j'ai eu envie d'un "vrai café", mais je ne savais pas comment décrire, alors j'ai dit "dans une grande tasse", en gesticulant. La serveuse a semblé comprendre, mais m'a donné les 10ml habituels, dans une grande tasse. Raté pour cette fois-là.

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J'ai aussi profité de mon temps libre pour m'exercer à un de mes passe-temps favoris, aller me faire couper les cheveux. J'ai hésité un peu à le faire, me demandant ce qui allait arriver si je n'arrivais pas à expliquer correctement à la coiffeuse ce que je voulais, mais en fin de compte ça ne servait à rien d'attendre parce qu'à Saarbrücken ça serait pas mieux, ça serait même pire, alors..

Le salon de coiffure était un genre de studio foule inox année deux mille avec "Paris" écrit en-dessous du nom du magasin. La coiffeuse était une sud-américaine aux mains fortes et aux gestes brusques, qui n'a pas tardé à me cisailler une oreille avec son rasoir. Moi je n'ai presque rien senti, mais le sang s'est mis à pisser jusqu'à ce que j'en aie plein le cou et le tablier (bin, plein le col du tablier, disons). Ça ne faisait pas mal du tout, mais ça ne faisait pas très propre non plus, et elle s'affairait à me mettre des compresses, des produits désinfectants et tout ce qui lui tombait sous la main, mais ça n'arrêtait pas de pisser.

Elle a continué à me couper les cheveux, changeant régulièrement un gros tapon de ouate qu'elle me calait derrière l'oreille et qui se remplissait rapidement de sang. Quand elle a eu fini elle m'a retransporté au lavabo lave-cheveux, pour au moins que je m'épanche les veines direct dans les égouts, et tout le staff est venu me tourner autour, chacun apportant sa suggestion pour stopper le carnage. Ça a duré un bout de temps, le bourdonnement de voix italiennes qui tournait autour de moi me faisait sourire comme toujours, ce qui est drôle avec les Italiens c'est qu'ils ont souvent l'air de faire semblant de parler italien, tellement c'est une langue trop expressive.

Finalement je pense que ça s'est arrêté tout seul au bout d'un temps. Au moment de partir ils m'ont donné une bouteille de gel coiffant pour me dédommager. J'aurais préféré qu'ils me fassent un rabais sur le prix, compte tenu que je n'utilise pas de gel et que je ne pouvais même pas le ramener dans l'avion de toute façon. Mais quand on est étranger on se précipite généralement sur la première occasion venue de conclure une conversation sans bégaiement et malentendus, alors j'ai accepté avec le sourire.

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Le lendemain je rentrais au pays.

Et depuis, les tasses de café ont repris une taille normale, les foules attendent patiemment le feu vert avant de traverser la rue, je n'ai plus parlé italien à personne, et j'ai très hâte de retourner là-bas. J'ai aussi eu un bon aperçu de combien la vie à l'étranger est simplifiée quand la langue locale est facile à baragouiner.

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Hervé Saint-Amand, Montréal