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Musique : "le dernier albeume de Johnny", dans un café désert de France
Vendredi dernier, comme presque tous les vendredis depuis quelques mois, j'ai quitté Saarbrücken pour aller rendre visite à Katya, qui depuis septembre habite à Nancy.

Pour me rendre à Nancy, je prends un premier train de Saarbrücken à Forbach, petite ville française juste de l'autre côté de la frontière; de là je prends un autre train pour Metz, puis un autre jusqu'à Nancy. Le trajet prend environ deux heures. Les trains sont bleus, électriques, modernes et presque toujours à l'heure. En général j'aime bien ce voyagement en tant que tel. Les trains sont souvent à moitié vides, donc on a de la place en masse, et la plupart des voitures ont des prises de courant, qui me permettent d'utiliser mon laptop à volonté, généralement soit pour programmer, soit pour regarder des vidéos que je vais chercher sur space-multimedia.nl.eu.org (je n'en rate pas un). Tous les trains que je prends sont des TER, les trains régionaux qui vont pas très vite et qui font plusieurs arrêts dans des petits bleds, sauf le dimanche soir, où le retour de Nancy à Metz se fait à bord d'un train Corail, un longue-distance qui monte tout droit de Marseille, qui fait le trajet en une seule étape, et qui offre de gros sièges mous.
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Voilà donc de quoi a l'air ma routine findesemainière. Cette semaine, toutefois, les grévistes français faisaient leur caprice mensuel, et donc il n'y avait pas de trains. Pas grave, je commence déjà à avoir l'habitude, de ces grèves. La SNCF met à la disposition de la population prise en otage des autobus qui font une ou deux fois par jour les trajets les plus importants. La connexion Saarbrücken-Forbach ne fait pas partie de ceux-ci, malheureusement, donc pour faire cette première partie du trajet, je prends le bus de ville numéro 123, qui me dépose à quelques mètres de la frontière. Je marche environ une heure et demie dans des quartiers résidentiels ouvriers, jusqu'à la gare de Forbach. De là, un "car" m'emmène à Metz, puis un autre à Nancy.
Donc j'arrive à Forbach, et je me mets en ligne pour acheter un billet d'autobus. Les files d'attente sont pour le Français typique, qui, à l'en croire, se voit affligé de tous les maux et de toutes les injustes calamités de l'existence, un endroit idéal pour faire savoir à tout le monde que ses préoccupations à lui sont bien plus pénibles et pressantes que celles de quiconque autre. Si vous filez pour voir des gens grommeler en piétinant que ça alors c'est pas possible de faire attendre les gens comme ça, si vous avez envie d'assister à un concert de soupirs exaspérés et d'entendre des quidams indignés râler à haute voix à qui veut bien l'entendre combien ils sont pas contents, si vous voulez voir des victimes du destin s'autoproclamer priorité numéro un et passer devant tout le monde en gueulant à la volée sans vraiment regarder personne les raisons bidon qui rendent leur cas clairement plus pressant que celui de n'importe qui d'autre, eh bien je vous conseille fortement l'expérience de l'achat de billets de train en France. C'est un spectacle à chaque fois.
En fait, je dois dire que je m'acclimate peu à peu à la manière plutôt désagréable qu'ont beaucoup de Français de traiter les contacts entre inconnus, et à cette tendance à toujours se plaindre de tout ce qui leur arrive. Avec l'habitude, ça devient de moins en moins pénible et irritant, et de plus en plus drôle et burlesque. Et puis Katya m'a gentiment fait remarquer qu'en fin de compte c'est souvent moi qui chiâle le plus, dans cette histoire. À Rome il faut faire comme César ce qui lui est dû, j'imagine.
Mais donc toujours est-il que j'attendais pour mon billet, et la dame juste devant moi marmonnait sans cesse et à personne en particulier qu'elle en avait "marre, mais marre d'attendre", que c'était pas possible, des files d'attente comme ça, et que "ah mais alors là" heureusement qu'elle était venue à l'avance pour son bus parce que si elle s'était présentée "pile poil à l'heure" elle n'aurait pas eu assez de temps pour acheter son billet, et elle l'aurait raté. J'aurais eu envie de lui suggérer qu'il y avait probablement une grande leçon de vie là-dedans, mais elle n'avait pas l'air très réceptive. D'ailleurs elle a fini par exploser, crier que non mais et passer devant les quatre ou cinq personnes qui restaient devant nous.
J'ai finalement eu mon billet, et j'ai trouvé le bus, qui attendait à la la gare routière adjacente à la gare de trains. Je suis monté, pendant que notre chauffeuse, une femme blonde d'environ quarante ans, toute en noir, à la peau durcie et jaunie par des années de tabagisme, fumait, jasait et rigolait devant la porte avec des grands ados à l'accent et au look maghrébin. Je me suis assis, et peu après un petit monsieur africain distingué portant un chapeau et une petite barbiche est venu s'asseoir juste devant moi, m'adressant au passage un gentil "bo'jou'". L'heure venue, la chauffeuse est montée, les deux grands ados sont allés s'asseoir tout au fond, et le bus est parti, avec seulement nous quatre à bord, ce qui m'a surpris, vu que le train habituel est considérablement plus chargé.
On avait à peine roulé cinquante mètres qu'un homme dans un manteau de ski jaune pétant est arrivé en courant à la rencontre du bus, les deux bras levés dans les airs dans une posture de arrêtez-vous. Tout essoufflé, il a dit quelques mots à la chauffeuse pour lui expliquer qu'il y avait tout une foule qui attendait le bus devant la gare ferroviaire. Apparemment il y avait eu mésentente, et tandis que la chauffeuse attendait son heure à la gare routière, la dame des billets indiquait à tout le monde d'attendre juste devant la gare de trains, et il y avait là maintenant une ving-trentaine de passagers qui attendaient. Le type qui s'en était fait l'émissaire en courant vers nous était dans la quarantaine, style sportif, cheveux gris très courts, très souriant. Il me donnait une impression de pas-si-jeune cadre dynamique, ou de G.O. de plage, je l'imaginais parfaitement faire son jogging dans une annonce d'assurances. Il semblait le genre de bonhomme qui aime se placer à la tête du troupeau, et c'est d'ailleurs ce qu'il faisait avec le sourire. Maintenant il aidait les autres à placer leurs bagages dans la soute, tout en expliquant paternellement à tous la source de la mésentente. Une fois tout le monde à bord il a fermé les soutes, est monté, a offert un dernier sourire à la ronde pour s'assurer que tout le monde était content, s'est assis, et on est partis, pour de bon cette fois.
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Le jour tombait dehors, et on s'est lancés sur des petites routes de campagne qui reliaient de toutes petites agglomérations de rien. La trajet prévu était Forbach, Béning, St-Avold, Metz. On a roulé en silence un bout de temps. J'entendais une fille parler au téléphone en américain, quelque part devant, et aussi un couple qui discutait en italien. Au fond, en arrière, un des deux grands ados racontait très fort au cellulaire sa soirée de la veille. On égrenait les villages et les ronds points, il commençait à faire noir, on entendait juste une voix un peu métallique qui donnait à la chauffeuse des indications. C'était un de ces petit gadgets GPS qui se collent avec une suce dans le pare-brise, montrent une carte en perspective de la route devant, et qui, si on précise où on veut aller, indiquent le trajet à suivre, du genre "Dans. Quatre. Cent. Mètres. Prenez. Le rond-point. Et. Prenez. La. Deuxième. À droite". La synthèse de la voix donnait pas mal à désirer, surtout au niveau de la prosodie, mais le bidule semblait très précis dans ses instructions, j'étais assez impressionné. J'ai même commencé à me dire que je si il y en a des pas trop chers, je pourrais m'en acheter un pour quand je me ballade dans des coins que je connais pas. Même à pied, une carte qui couvre toute l'Europe, qu'on n'a pas besoin de plier et déplier, qui se met facilement en poche et qui vous montre en tous temps exactement où vous êtes, ça peut être pratique.
Malheureusement, cette brillante démonstration a tourné court, parce que, bin, on s'est perdus.
Ça faisait environ 30 minutes qu'on roulait, et je commençais à m'étonner de ce qu'on n'avait pas encore rejoint Béning, notre première étape. Je ne connais pas du tout ce coin de pays, mais par contre je commence à connaître le chapelet de gares qui relient Saarbrücken à Nancy, et normalement, en train, Forbach-Béning c'est quelques minutes à peine. Tandis que j'essayais sans succès de reconnaître un nom sur les panneaux routiers qui défilaient dans le noir dehors, une subtile mais audible rumeur a commencé à monter dans le bus. Ça parlait à voix basse, ça s'étirait le cou. Éventuellement un bonhomme en manteau de cuir s'est levé et est allé parler à la chauffeuse. Au début je ne distinguais pas ce qu'ils disaient, mais peu à peu ils se sont mis à hausser le volume, surtout la chauffeuse, qui répondait à chaque réplique du mec en répétant, sur un ton de plus en plus choqué, "Mais on va à Béning!", "On va à Béning, là!", "On va à Béning!" Dans le bus, quelques personnes commençaient calmement à commenter, "on a déjà passé, Béning, depuis longtemps!", "on s'est trompés de route, voilà tout!", "il aurait fallu prendre à droite, plus tôt". Les gens commençaient à se retourner les uns vers les autres, à exposer leur avis à leur voisin. En avant, le ton continuait à monter entre la chauffeuse et le manteau de cuir, et commençait à frôler l'engueulade, lui soutenant qu'on s'en allait n'importe où, elle qu'elle allait continuer à suivre son gadget électronique. Sentant que ça s'envenimait, notre G.O. de plage a voulu prendre la situation en main, et s'est levé à son tour pour aller se mêler à la conversation. Tandis que le doute et la confusion finissaient de remplir le bus, la discussion en avant était de plus en plus chaotique, et ressemblait un peu à ça:
- Manteau de cuir: tu t'es gourée de route, que j'te dis!
- La chauffeuse: ah, monsieur, s'il-vous-plaît, restez poli, hein! C'est pas en m'engueulant que vous allez améliorer les choses!
- Manteau de cuir: mais je t'engueule pas, je dis simplement que tu t'es perdue!
- Le G.O. de plage: allons, allons, voyons voir, ça va s'arranger, je connais très bien la région, et...
- Gadget électronique: Tournez. À. Gauche. Au prochain. Carrefour.
Et ainsi de suite. Au bout d'un temps, ils se sont calmés. Manteau de cuir s'est assis derrière la chauffeuse, et notre G.O. a pris place à côté de lui. La chauffeuse a admis qu'elle n'avait aucune idée de là où on était. Ils ont éteint le gadget électronique, et notre G.O. a pris le rôle de navigateur. Au rond-point suivant on a fait demi-tour.
Là en tous cas, peu importe où on était, où on allait et où on devait aller, ça a confirmé qu'on ne suivait pas le trajet normal. Un des deux grands ados assis au fond a traversé le bus jusqu'en avant, et il n'y avait plus beaucoup dans sa voix de la bonne humeur avec laquelle il bavardait avec la chauffeuse avant le départ quand il lui a lancé "mais qu'est-ce qu'on fout, là?!" S'ensuivit une courte série d'aboiements à la Française entre les deux, jusqu'à ce que notre G.O. convainque le grand ado de se calmer et de retourner s'asseoir, ce qu'il a fait, silencieux mais non moins débordant d'attitude.
Après quelques détours on est arrivés à St-Avold, notre deuxième étape. Non seulement on y arrivait en retard, mais on n'était toujours pas passés à Béning, notre premier arrêt. Une vingtaine de nouveaux passagers sont montés, notre G.O. les a aidés a ranger leurs valises et leur a expliqué la situation. On est repartis dans la confusion vers Béning. Enfin, moi j'imaginais qu'on voulait aller vers Béning, mais le conseil des sages qui nous guidait, en avant, et qui avait maintenant doublé en nombre, semblait avoir un peu de difficulté à obtenir un consensus quant à la direction à prendre. Quelqu'un a dit de tourner à droite et de prendre le pont, quelqu'un d'autre a dit "mais on s'éloigne, si on va par là!", notre G.O. a pointé l'obscurité opaque, à notre gauche, et a dit "Béning, c'est par là", quelqu'un d'autre a dit "oui, mais là on va prendre l'autoroute", et au milieu, la chauffeuse devenait de plus en plus hystérique, "bon je vais où, là?!". En arrière, les grands ados ont jugé que la situation était suffisamment critique pour se permettre de fumer, et ils ne se sont pas privés.
Juste devant moi, le petit monsieur africain distingué, qui avait l'air de bien connaître la région lui aussi, donnait calmement depuis le début des conseils, mais à un volume beaucoup trop bas pour que quiconque puisse les entendre. Il implorait tout bas, "mais non, à d'oite, à d'oite!", et il faisait de petits gestes secs et courts pour illustrer ses propos. Moi si j'avais eu à choisir c'est clairement lui que j'aurais suivi,mais malheureusement personne ne l'entendait, et ni lui, ni moi n'avions aucune envie de nous mêler au cirque en avant.
Tout ça a culminé à un certain rond-point au milieu de nulle part, où on a fait une dizaine de tours complets pendant que ça explosait en avant. Il y avait un panneau qui disait "Béning", mais certaines personnes semblaient dire que c'était pas par là qu'il fallait aller pour aller à la gare, et en fait je n'ai pas trop compris ce qui s'est passé, mais ça a crié, la chauffeuse a dit à tout le monde de se fermer la gueule, on a quitté le rond-point par la route sur laquelle on y était arrivés, et semblerait qu'on a simplement abandonné Béning. On a pris l'autoroute et on a filé à Metz dans un silence tendu. On a passé sans un mot une usine (ou une raffinerie?) avec de grandes cheminées qui crachaient d'immenses flammes, et les flammes qui dansaient faisaient clignoter le ciel en entier autour de nous, ça m'a pris un temps croire ce que je voyais, c'était tellement impressionnant que je me suis d'abord dit que ça devait être une illusion. C'était à la fois beau et post-apocalyptique, foule genre.
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Finalement on est arrivés à Metz avec une heure de retard (pour un trajet d'une heure et demie). J'avais clairement raté ma correspondance pour Nancy. Dans la grande salle de la gare, déserte à cause de la grève, un employé de la SNCF m'a dit avec de grands yeux plein d'une sincère compassion qu'il n'y avait plus de bus ni pour Nancy, ni pour Forbach. Les deux seules options qui restaient, en termes de transport, étaient un TGV pour Paris et un autre pour Luxembourg. Dans les circonstances, pris nulle part et privé de but, les deux semblaient tentants, et ils étaient pas trop chers, mais la raison m'a rappelé qu'arrivé là-bas j'aurais le même problème, et les hôtels seraient le double du prix.
Je suis resté près d'une heure à errer sans but dans la gare vide. Il y avait quelques autres personnes qui étaient arrivées par le même bus que moi. J'étais tenté d'aller les voir pour leur proposer d'unir nos forces et nos euros pour trouver une solution, genre prendre un taxi en groupe jusqu'à Nancy. Malheureusement le temps que je me décide à aller leur parler il ne restait que deux des bonhommes qui s'engueulaient à l'avant du bus, et je n'avais pas envie de leur parler, encore moins de passer quarante-cinq minutes dans un taxi avec eux. Il y avait aussi une étudiante à l'air découragé, mais elle m'a expliqué qu'elle venait de parler à ses parents et qu'ils venaient la chercher pour la ramener chez elle, à St-Avold, qui est pas loin de Saarbrücken mais trop loin tout de même pour oser leur demander de me lifter, ou pour me payer un taxi tout seul de là à chez nous.
Donc, j'ai éventuellement dû accepter que j'allais passer la nuit à Metz. En quittant la gare j'ai croisé notre chauffeuse, qui marchait d'un pas rapide et nerveux, et répétait en grommelant à voix haute quelque chose que je n'ai pas compris, une expression française, "ah mais quelle purée" je crois, ou quelque chose comme ça.
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J'ai fait tous les hôtels près de la gare, le moins cher était à 32 euros, et c'est celui que j'ai pris. Je suis entré dans la chambre, me suis couché, ai dormi 10 heures, me suis réveillé et suis sorti, vers 9h du matin. Je suis retourné à la gare pour voir l'horaire du jour, que les grévistes improvisent au jour le jour: il y avait un train pour Nancy, en fin d'après-midi. Donc j'avais une journée entière à passer à Metz, ce qui était pas mal, parce que pour le peu que je l'avais vue en la traversant une fois pour aller chez Ikea, Metz est pas mal cute, et j'avais envie de la visiter depuis longtemps, donc la journée ne serait pas perdue.
Là je commence à être fatigué d'écrire, alors le reste va se faire en photos. D'ailleurs je fus muet ce jour-là, je n'ai parlé à personne et j'ai juste marché, marché, marché. La vieille ville est très petite, je suis passé sur les mêmes rues plusieurs fois. C'était beau, il faisait gris et froid, c'était dimanche alors c'était désert, j'avais mon discman dans les oreilles et ma caméra au poing, vraiment c'était de belles vacances forcées.
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